L’histoire des villas belle époque qui font le charme du littoral cannois

Les villas Belle Époque du littoral cannois constituent un patrimoine architectural exceptionnel qui témoigne de l’âge d’or de la villégiature aristocratique européenne. Entre 1871 et 1914, cette période faste a métamorphosé le modeste village de pêcheurs en destination hivernale prisée par l’élite internationale. Ces demeures de prestige, véritables joyaux architecturaux, incarnent aujourd’hui l’essence même du raffinement cannois et continuent de fasciner par leur diversité stylistique et leur intégration harmonieuse dans le paysage méditerranéen.

L’héritage architectural de cette époque révolutionnaire perdure à travers des édifices remarquables qui ponctuent la Croisette et les quartiers résidentiels de Cannes. Chaque villa raconte une histoire unique, révélant les influences artistiques multiples qui ont façonné l’identité architecturale de la ville. De l’éclectisme décoratif aux innovations techniques, ces constructions illustrent parfaitement l’esprit créatif et novateur de la Belle Époque.

Genèse architecturale de la belle époque cannoise : contexte historique et influences stylistiques (1871-1914)

Transformation urbaine post-second empire et essor de la villégiature hivernale

La transformation architecturale de Cannes s’amorce véritablement après la chute du Second Empire en 1870. Cette période charnière coïncide avec l’émergence d’une bourgeoisie enrichie par l’expansion industrielle et l’essor du commerce international. Les nouveaux fortunés recherchent des lieux d’évasion mondaine loin de l’agitation urbaine parisienne ou londonienne.

Le développement du réseau ferroviaire méditerranéen, notamment l’arrivée du train PLM (Paris-Lyon-Méditerranée) en 1863, révolutionne l’accessibilité de la Côte d’Azur. Cette infrastructure moderne permet aux aristocrates européens de rejoindre Cannes en moins de vingt heures depuis Paris, contre plusieurs jours auparavant. L’hivernage sur la Riviera française devient ainsi une pratique sociale établie parmi l’élite européenne.

L’influence du lord anglais Henry Brougham, pionnier de la villégiature cannoise dès 1834, continue de marquer l’urbanisme local. Son exemple inspire une vague de constructions résidentielles qui respectent l’harmonie paysagère tout en introduisant des codes architecturaux novateurs. Cette période voit naître les premiers lotissements planifiés, notamment dans les quartiers de la Californie et de la Croix-des-Gardes.

Influence de l’éclectisme architectural français sur les codes esthétiques cannois

L’éclectisme architectural, mouvement dominant de la seconde moitié du XIXe siècle, trouve à Cannes un terrain d’expression privilégié. Cette approche esthétique, caractérisée par l’emprunt et la synthèse créative d’éléments stylistiques variés, correspond parfaitement aux aspirations de la clientèle cosmopolite cannoise. Les architectes puisent librement dans le répertoire historique : néo-Renaissance italienne, néo-gothique anglais, orientalisme mauresque.

Cette liberté créatrice s’exprime particulièrement dans le traitement des façades, où se mélangent loggia vénitiennes, bow-windows britanniques et moucharabiehs orientalisants. Les matériaux locaux, comme la pierre de La Turbie ou les tuiles de Salernes, s’associent harmonieusement aux innovations techniques de l’époque : structures métalliques

métalliques, garde-corps en ferronnerie fine et grandes baies vitrées qui favorisent la lumière naturelle, si précieuse pour l’hivernage.

Dans ce contexte, la villa Belle Époque à Cannes devient un véritable laboratoire de styles. Une même façade peut juxtaposer frontons classiques, mascarons Renaissance et décors floraux Art nouveau, comme si chaque propriétaire souhaitait graver dans la pierre sa propre vision de la modernité. Cette profusion ornementale, loin d’être anarchique, répond à un souci de mise en scène de la villégiature : les villas sont pensées comme des décors de théâtre, tournés vers la Méditerranée, où se joue l’art de vivre de la Riviera.

Impact de la clientèle aristocratique européenne sur les commandes architecturales

La singularité des villas Belle Époque du littoral cannois tient en grande partie au profil de leurs commanditaires. Princes russes, grands ducs austro-hongrois, aristocrates britanniques, financiers américains : cette clientèle cosmopolite apporte avec elle ses références culturelles et ses exigences de confort. Chaque projet devient alors une sorte de « carte de visite » sociale, destinée à affirmer un rang, un goût, voire une appartenance nationale, tout en adoptant les codes de la villégiature cannoise.

Pour répondre à cette demande, les architectes doivent composer avec des cahiers des charges très précis : vastes salons de réception, galeries panoramiques, jardins en terrasses pour les promenades quotidiennes, pièces de service dissimulées mais extrêmement fonctionnelles. On recherche des plans qui permettent de distinguer clairement les espaces publics, conçus pour recevoir et briller, et les appartements privés, plus intimes, souvent orientés vers les jardins à l’abri des regards.

Cette aristocratie en quête de résidences d’hiver sur la Côte d’Azur importe également des manières d’habiter. Les bow-windows, si typiques des villas britanniques, répondent à la nécessité de profiter du soleil d’hiver sans subir le mistral ; les vérandas fermées deviennent des « jardins d’hiver » où l’on lit, on joue de la musique et l’on reçoit en petit comité. À travers ces choix, c’est tout un art de vivre transnational qui s’ancre dans le paysage cannois, transformant durablement son identité architecturale.

Rôle des architectes charles garnier et henri ruhl dans l’émergence du style cannois

Parmi les figures majeures qui ont contribué à forger le style Belle Époque cannois, Charles Garnier et Henri Ruhl occupent une place à part. L’architecte de l’Opéra de Paris découvre la Riviera dans les années 1860 et y réalise plusieurs projets emblématiques, à Nice comme à Bordighera. Son influence se diffuse à Cannes par le biais de confrères et d’élèves qui s’inspirent de sa maîtrise de l’ornementation, de son goût pour les façades théâtralisées et de sa capacité à intégrer les bâtiments dans des sites spectaculaires.

Henri Ruhl, actif à Cannes à partir de la fin du XIXe siècle, incarne quant à lui la transition vers une architecture plus directement adaptée au climat méditerranéen. Ses projets jouent subtilement sur la relation dedans/dehors : galeries filtrant la lumière, pergolas, avancées de toitures abritant les terrasses, appareillages de pierre qui dialoguent avec la végétation. En ce sens, il contribue à définir une « grammaire cannoise » où les références savantes (néo-classicisme, Renaissance italienne, Art nouveau) sont systématiquement retravaillées à l’aune des contraintes locales.

À travers ces deux figures, on perçoit combien la Belle Époque à Cannes est davantage qu’un simple « style » décoratif. C’est un véritable projet culturel et urbain, porté par des architectes qui pensent la ville comme une scène ouverte sur la mer, et les villas comme autant de variations sur le thème de la villégiature en Méditerranée.

Typologie architecturale des villas belle époque du boulevard de la croisette

Villa rothschild : paradigme de l’architecture néo-renaissance italienne

Parmi les villas historiques qui jalonnent le littoral cannois, la Villa Rothschild, aujourd’hui médiathèque Noailles, constitue un repère incontournable. Édifiée en 1881 pour la baronne Betty de Rothschild, elle illustre parfaitement l’engouement de la haute société pour une néo-Renaissance italienne réinterprétée à la française. Volumétrie équilibrée, travées régulières, corniches saillantes et frontons sculptés composent une façade d’une grande sobriété, relevée par un décor de balustrades et de pilastres finement travaillés.

Le plan de la villa, organisé autour de vastes salons en enfilade tournés vers les jardins, reflète la primauté donnée aux espaces de réception. Les baies hauteurs d’étage ouvrent largement sur un parc planté d’essences exotiques, véritable écrin végétal mis en scène à la manière d’un jardin paysager anglais. On y retrouve l’idée, chère à la Belle Époque, d’une continuité fluide entre intérieur et extérieur : les perspectives se prolongent des galeries vers les allées ombragées, invitant à la promenade.

Classée monument historique, la Villa Rothschild demeure un modèle de villa de villégiature Belle Époque. Sa réutilisation comme équipement culturel témoigne de la capacité de ce type de bâti à s’adapter aux usages contemporains, sans perdre son identité. Pour le visiteur d’aujourd’hui, franchir son portail, c’est encore éprouver, à échelle réduite, l’atmosphère feutrée et raffinée des grandes demeures de la Riviera de la fin du XIXe siècle.

Château scott : synthèse des influences néo-gothiques et art nouveau

Moins connu du grand public, le Château Scott n’en demeure pas moins l’une des réalisations les plus singulières du patrimoine cannois. Commandé par un industriel britannique séduit par la douceur de l’hiver méditerranéen, l’édifice se distingue par une silhouette néo-gothique ponctuée de tourelles, de pignons aigus et de lucarnes à crochets. À première vue, on pourrait croire à un manoir écossais transplanté sur les rives de la Méditerranée.

Pourtant, en s’approchant, le regard décèle une seconde couche stylistique : celle de l’Art nouveau naissant. Les entourages de baies se parent de motifs végétaux stylisés ; les garde-corps en ferronnerie dessinent des lignes courbes rappelant les algues et les fleurs de lotus ; certains vitraux jouent avec des camaïeux de verts et de bleus qui semblent faire écho aux couleurs changeantes de la mer. Cette hybridation fait du Château Scott un véritable manifeste de l’éclectisme cannois.

Cette villa illustre également la manière dont les propriétaires de l’époque cherchaient à conjuguer affirmation identitaire et adhésion au goût du jour. L’enveloppe néo-gothique rassure et renvoie à un imaginaire de noblesse ancienne, tandis que les détails Art nouveau placent la demeure au cœur de la modernité artistique. Ce double langage continue aujourd’hui de fasciner les amateurs d’architecture qui arpentent le littoral à la recherche de ces témoins parfois discrets de la Belle Époque.

Villa kazbek : exemplarité de l’orientalisme architectural fin de siècle

À l’autre extrémité du spectre stylistique, la Villa Kazbek incarne la vogue de l’orientalisme architectural qui marque la fin du XIXe siècle. Son commanditaire, un aristocrate russe ayant longuement voyagé en Méditerranée orientale, souhaite une demeure qui évoque à la fois les palais de la mer Noire et les résidences patriciennes de la côte adriatique. Le résultat est une composition audacieuse, où se côtoient arcs outrepassés, coupoles discrètes et galeries à colonnades fines.

Les façades de la Villa Kazbek se caractérisent par un jeu raffiné d’ombres et de lumières, accentué par des avancées de balcons fermés par des moucharabiehs en bois sculpté. La polychromie des enduits, alternant ocre, sable et touches de bleu, renforce cette impression d’exotisme maîtrisé. On y perçoit aussi l’influence des villas de Cap d’Ail ou de Beaulieu-sur-Mer, où ce goût pour l’Orient réinventé trouve également de magnifiques expressions.

Au-delà de son esthétique singulière, la Villa Kazbek illustre une tendance de fond : le désir de transformer la résidence d’hiver sur la Croisette en un univers dépaysant, presque théâtral. En franchissant son seuil, les invités de l’époque pénétraient dans un monde de tapis, de boiseries sculptées et de plafonds peints, qui prolongeait, à l’intérieur, la promesse d’exotisme suggérée par les façades. Cet imaginaire oriental, typiquement Belle Époque, nourrit encore aujourd’hui la légende de la Riviera comme « porte de l’Orient ».

Palais vallombrosa : monumentalité néo-classique et codes décoratifs belle époque

Ancien grand hôtel transformé en résidence de standing, le Palais Vallombrosa illustre, à une échelle monumentale, l’esthétique néo-classique chère à la Belle Époque. Sa façade rythmée par de hautes colonnes, ses frontons triangulaires et ses corniches puissantes évoquent immédiatement l’univers des palaces de la Côte d’Azur, de Nice à Menton. Ici, la monumentalité n’est pas un simple effet de style : elle affirme la vocation de Cannes comme station balnéaire internationale.

Les codes décoratifs Belle Époque se déploient avec générosité : mascarons représentant des divinités marines, guirlandes sculptées, balustrades en pierre et ferronneries fines animent la façade. À l’intérieur, les volumes des halls et des escaliers monumentaux rappellent que l’édifice fut conçu pour accueillir une clientèle exigeante, habituée aux standards des grands hôtels européens. Les vastes baies ouvrent sur des jardins en terrasse et, au-delà, sur la mer.

Le Palais Vallombrosa est particulièrement représentatif de la manière dont l’architecture de la villégiature cannoise s’articule avec celle des équipements hôteliers. Villas privées et palaces partagent un même vocabulaire : recherche de symétrie, mise en scène des accès, importance des espaces collectifs où s’exprime la sociabilité mondaine. Pour qui souhaite comprendre l’ADN architectural de Cannes, l’observation de ce bâtiment constitue un passage obligé.

Villa les hesperides : intégration paysagère et architecture climatique méditerranéenne

Dans un registre plus intimiste, la Villa Les Hesperides témoigne de l’évolution vers une architecture Belle Époque attentivement pensée pour le climat méditerranéen. Implantée en léger surplomb, elle profite d’une ventilation naturelle optimisée par l’orientation des façades et la disposition en retrait des volumes. De larges auvents, des loggias et des pergolas végétalisées créent des zones d’ombre successives, comme autant de filtres entre la maison et le jardin.

Le plan de la villa privilégie les pièces traversantes, permettant une circulation croisée de l’air, particulièrement appréciable lors des intersaisons. Les matériaux choisis – pierre locale, enduits à la chaux, tuiles canal – participent aussi au confort thermique, tout en assurant une continuité visuelle avec le paysage environnant. Le jardin, structuré en restanques, accueille des essences méditerranéennes – pins d’Alep, oliviers, agrumes – qui offrent fraîcheur et intimité.

Avec Les Hesperides, la villa Belle Époque à Cannes s’éloigne du simple statut de « décor » pour devenir un véritable prototype d’architecture bioclimatique avant l’heure. Cette attention au site, à l’orientation et aux vents dominants annonce certains principes qui inspireront, quelques décennies plus tard, les architectes modernes de la Riviera. Elle montre aussi que la sophistication Belle Époque ne se limite pas à l’ornement, mais s’exprime également dans l’intelligence de la conception.

Innovations techniques et matériaux de construction spécifiques au littoral cannois

Si les villas Belle Époque du littoral cannois séduisent par leur silhouette et leurs décors, elles doivent aussi beaucoup aux innovations techniques introduites à la fin du XIXe siècle. Le recours croissant aux structures métalliques, dissimulées derrière des façades en maçonnerie traditionnelle, permet d’ouvrir largement les baies sur la mer et de créer de vastes salons sans murs porteurs intermédiaires. Cette flexibilité des plans répond aux attentes d’une clientèle qui privilégie les grands espaces de réception baignés de lumière.

Les matériaux employés témoignent d’un dialogue constant entre ressources locales et apports de l’industrialisation. La pierre de taille extraite des carrières régionales est combinée avec des briques industrielles, utilisées pour les parties non apparentes ou les éléments décoratifs. Les tuiles de terre cuite vernissée, produites dans des centres comme Salernes, apportent une touche colorée aux toitures, tandis que la fonte et l’acier se généralisent pour les balcons, les vérandas et les escaliers intérieurs.

Autre innovation majeure, la diffusion progressive du confort moderne au sein des villas : réseaux d’eau courante, salles de bains intégrées, premiers systèmes de chauffage à air ou à eau chaude, éclairage au gaz puis à l’électricité. Ces équipements, parfois encore réservés aux plus grandes demeures, participent à l’image d’une Riviera en pointe de la modernité. Ils imposent aux architectes et aux entrepreneurs de nouvelles compétences techniques, notamment dans l’intégration discrète des réseaux dans des murs richement décorés.

Enfin, il ne faut pas sous-estimer le rôle des progrès dans le domaine des vitrages. L’apparition de grandes glaces, plus résistantes et mieux isolantes, rend possible la multiplication des bow-windows, des baies en angle et des jardins d’hiver fermés. Pour une station de villégiature hivernale comme Cannes, où l’on vient autant chercher la lumière que la douceur du climat, cette révolution du verre change littéralement la manière de concevoir les façades : la frontière entre intérieur et extérieur devient plus perméable, préfigurant certaines recherches de l’architecture contemporaine.

Évolution patrimoniale et enjeux de conservation des demeures belle époque cannoises

Classifications aux monuments historiques et protection ZPPAUP

À partir de la seconde moitié du XXe siècle, la prise de conscience de la valeur patrimoniale des villas Belle Époque s’accompagne de la mise en place de dispositifs de protection. Plusieurs demeures emblématiques, comme la Villa Rothschild ou la Villa Romée, sont inscrites ou classées au titre des Monuments Historiques, ce qui garantit la préservation de leurs façades, de certains éléments intérieurs et de leurs jardins. Ces protections s’étendent parfois à des ensembles paysagers, afin de conserver la cohérence des perspectives vers la mer.

Sur le plan urbain, la création de zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP), aujourd’hui remplacées par les Aires de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine (AVAP) puis les Sites patrimoniaux remarquables, permet de réguler plus finement les interventions. Dans ces périmètres, tout projet de construction ou de transformation est soumis à l’avis de l’Architecte des Bâtiments de France, ce qui limite les risques de démolitions ou de surélévations intempestives. Pour le littoral cannois, ces outils constituent un rempart essentiel contre les pressions spéculatives.

Bien entendu, cette protection réglementaire n’épuise pas tous les enjeux. Les propriétaires de villas classées doivent concilier exigences patrimoniales et besoins contemporains, notamment en matière de performance énergétique ou de sécurité. Les collectivités, de leur côté, sont amenées à arbitrer entre développement économique, notamment touristique, et sauvegarde d’un paysage urbain qui fait partie intégrante de l’identité de Cannes. C’est dans ce dialogue parfois délicat que se dessine l’avenir des demeures Belle Époque.

Restaurations contemporaines : villa domergue et respecter l’authenticité architecturale

La restauration de la Villa Domergue, ancienne Villa Fiesole, offre un exemple éclairant de la manière dont une commune peut redonner vie à un joyau Belle Époque tout en respectant son authenticité. Acquise par la ville de Cannes en 1973, cette demeure imaginée par le peintre Jean-Gabriel Domergue et son épouse Odette a fait l’objet, au cours des dernières décennies, de campagnes de travaux successives visant à stabiliser les structures, restaurer les décors et requalifier les jardins en terrasses.

Les architectes en charge du projet ont dû faire des choix parfois complexes : conserver des interventions du XXe siècle devenues patrimoniales à leur tour, restituer certains éléments disparus à partir de documents d’archives, adapter les réseaux techniques aux normes actuelles sans altérer les volumes. Le parti pris a été celui d’une restauration respectueuse mais vivante, permettant d’accueillir des expositions, des concerts et des réceptions officielles, notamment lors du Festival de Cannes.

Pour le visiteur, la Villa Domergue illustre parfaitement ce que peut être une reconversion réussie d’une demeure Belle Époque : un lieu où l’on perçoit encore l’esprit des Années folles, tout en profitant d’un accès facilité, d’une médiation culturelle soignée et d’événements contemporains. Cette expérience montre qu’il est possible de concilier ouverture au public, usages actuels et préservation des qualités architecturales originelles, pour peu que la démarche de projet soit rigoureuse et bien documentée.

Reconversions hôtelières : transformation de la villa sylvia en palace martinez

Autre scénario fréquemment rencontré sur la Croisette : la transformation de villas ou de petits hôtels particuliers en établissements hôteliers de grande capacité. L’exemple emblématique est celui de la Villa Sylvia, dont le site accueillera, à partir de 1929, le célèbre hôtel Martinez. Si la bâtisse originelle a été largement remplacée par un immeuble de style Art déco, l’opération illustre le mouvement de densification et de changement d’échelle qui affecte le littoral cannois dès l’entre-deux-guerres.

Pour autant, la mémoire de ces premières villas n’a pas complètement disparu. Dans le cas du Martinez, certains choix de composition – recul par rapport à la rue, importance du parvis, traitement soigné des façades latérales – prolongent des principes hérités de la Belle Époque. De nombreux palaces de la Croisette conservent par ailleurs, dans leurs espaces intérieurs, des décors, des mobiliers ou des atmosphères directement inspirés des codes esthétiques de la fin du XIXe siècle.

Ces reconversions hôtelières posent aujourd’hui une question clé : comment accueillir une clientèle internationale exigeante tout en préservant l’esprit des lieux ? Certains établissements choisissent de valoriser leur histoire à travers des parcours patrimoniaux, des expositions ou des publications, contribuant ainsi à faire connaître l’ancienne trame des villas disparues. Pour le promeneur attentif, il reste possible, en levant les yeux au-delà des enseignes contemporaines, de deviner dans les alignements de façades l’empreinte de cette première génération de demeures de villégiature.

Défis de la spéculation immobilière face à la préservation du patrimoine architectural

Le succès international de Cannes comme destination touristique et résidentielle haut de gamme génère inévitablement une forte pression immobilière. Les terrains en front de mer, notamment le long de la Croisette, atteignent des valeurs foncières parmi les plus élevées d’Europe, ce qui incite parfois à densifier, surélever ou remplacer des bâtiments jugés insuffisamment rentables. Dans ce contexte, les villas Belle Époque, souvent implantées sur de larges parcelles, peuvent apparaître comme des « sous-utilisations » du foncier.

La lutte contre ces logiques spéculatives passe par une combinaison d’outils réglementaires (protections patrimoniales, règles de gabarit, coefficients d’occupation du sol) et d’actions de sensibilisation. Les campagnes menées par les associations de défense du patrimoine, les publications spécialisées et les événements culturels consacrés à l’histoire des villas cannoises contribuent à faire comprendre au plus grand nombre la valeur irremplaçable de ces témoins d’un âge d’or. Car une fois détruite, une villa de la Belle Époque ne peut être « recréée » que de manière artificielle.

On voit également émerger de nouvelles formes de valorisation, qui offrent une alternative à la démolition-reconstruction : divisions intelligentes de grandes demeures en appartements, transformation en résidences de tourisme de charme, implantation de sièges de sociétés ou de structures culturelles dans d’anciennes villas. Ces solutions, à condition d’être menées avec exigence, permettent de maintenir en vie un patrimoine fragile, tout en répondant à certains besoins contemporains. L’enjeu, pour Cannes, est d’éviter que son image internationale ne se réduise à quelques icônes spectaculaires, en oubliant la trame fine de ces architectures qui font son charme au quotidien.

Influence contemporaine des codes esthétiques belle époque dans l’architecture cannoise moderne

Observer l’architecture contemporaine de Cannes, c’est constater combien l’héritage Belle Époque demeure actif, même dans les réalisations les plus récentes. Nombre de résidences de standing, de boutiques de luxe ou de petits hôtels reprennent, parfois de manière discrète, certains codes stylistiques : corniches soulignant le faîte des immeubles, rythmes réguliers de baies verticales, balcons filants à garde-corps travaillés, jeux de teintes pastel sur les enduits. Ces références ne sont pas de simples pastiches, mais plutôt des clins d’œil destinés à inscrire les bâtiments neufs dans une continuité urbaine.

Sur le plan des volumes, la recherche de vues vers la mer et de luminosité intérieure prolonge directement les préoccupations des architectes de la Belle Époque. Les larges terrasses en avancée, les loggias profondes et les façades largement vitrées, caractéristiques de nombreuses opérations récentes, peuvent être lues comme une interprétation contemporaine des galeries et des jardins d’hiver du tournant du siècle. La différence majeure tient aux matériaux employés – béton, aluminium, double vitrage – mais la logique d’ensemble reste la même : tirer le meilleur parti du climat et du paysage.

Certains projets emblématiques jouent même consciemment de cette filiation. Dans les dossiers de permis de construire ou les communications de promotion, on lit fréquemment des expressions comme « esprit Riviera », « élégance Belle Époque » ou « inspiration néo-classique cannoise ». Ce langage traduit une réalité : pour de nombreux acquéreurs, l’attractivité d’un bien ne se limite pas à ses performances techniques ; elle tient aussi à sa capacité à s’inscrire dans le récit collectif d’une ville. En cela, les villas de la Belle Époque continuent, plus d’un siècle après leur construction, à façonner l’imaginaire du littoral cannois.

Enfin, l’influence de cette période se manifeste dans les démarches de réhabilitation énergétique ou fonctionnelle des bâtiments existants. Les architectes contemporains sont de plus en plus nombreux à défendre des solutions « sur mesure » qui préservent les façades, les décors intérieurs et les jardins, tout en améliorant le confort et les usages. Isolation par l’intérieur, menuiseries performantes à l’ancienne, systèmes de chauffage discrets, valorisation des circulations verticales historiques : autant d’interventions qui témoignent d’un respect profond pour ce patrimoine. À travers ces chantiers, c’est une certaine conception de la modernité – non pas en rupture, mais en dialogue avec le passé – qui s’affirme à Cannes, prolongeant l’esprit d’invention qui animait déjà les bâtisseurs de la Belle Époque.

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